Comment faire passer son message sans se perdre dans ses mots ?
Tu es prêt. Tu as réfléchi à ton spectacle et à ce que tu veux transmettre. Le journaliste est là, en face de toi, attentif, carnet ouvert ou micro tendu. Les questions commencent à arriver, parfois simples, parfois déstabilisantes, mais toujours un peu plus rapidement que tu ne l’avais imaginé.
Et soudain, quelque chose se dérègle.
Tu te surprends à parler trop longtemps, à empiler les phrases comme si tu voulais tout dire d’un coup, de peur d’oublier l’essentiel. Ou, au contraire, tu t’arrêtes trop vite, laissant ta réponse inachevée, comme si les mots te manquaient au moment précis où ils devraient venir.
Parfois même, tu réponds… mais à côté, légèrement décalé, comme si la question et ta réponse ne se rencontraient pas tout à fait.
Ce moment est fréquent et ne dit rien de la qualité de ton travail. Ce n’est pas ton spectacle qui pose problème. C’est la manière dont tu en parles, dans l’instant, sous le regard de l’autre, dans ce temps contraint où tout doit aller vite, être clair et juste.
Et c’est précisément là que se joue une grande partie de ce qui restera.
Une interview presse, ça se prépare
Beaucoup d’artistes abordent l’interview avec une idée simple et presque rassurante : celle de la spontanéité.
Ils se disent qu’il suffira d’être là et de répondre naturellement aux questions, comme dans une conversation ordinaire, sans préparation particulière : « Je vais répondre spontanément. »
Cette idée est séduisante parce qu’elle semble sincère. Pourtant, c’est souvent là que se glisse la difficulté.
Une interview réussie n’est pas totalement improvisée. Non pas parce qu’il faudrait apprendre un texte ou construire un discours rigide, mais parce que le cadre même de l’interview exige une forme de clarté que la seule spontanéité ne garantit pas.
Préparer une interview n’a rien à voir avec une récitation. Il ne s’agit pas de retenir des phrases toutes faites, ni de verrouiller ses réponses au point de les rendre mécaniques.
Il s’agit au contraire de faire un travail en amont : trier, simplifier et dégager ce qui compte vraiment.
Tu n’as pas 10 minutes, tu as parfois 10 secondes
Même lorsque l’interview s’étire et que la conversation donne l’illusion d’un espace ouvert, ce qui restera ne sera pas nécessairement la totalité de ce que tu as dit.
Ce seront souvent quelques phrases, quelques mots capables de porter, à eux seuls, l’essentiel de ton propos.
Le journaliste ne cherche pas forcément un discours complet, construit et exhaustif. Il cherche souvent quelque chose de plus simple et de plus exigeant à la fois :
- une idée claire, comprise immédiatement ;
- une phrase simple, facile à reprendre ;
- une image forte, capable de faire voir, sentir ou imaginer.
Un discours trop long peut se perdre. Une phrase juste, elle, circule, se retient et peut parfois s’imposer d’elle-même.
C’est souvent dans quelques mots bien choisis que se joue ce que l’on retiendra de toi.
Les 3 messages à préparer avant une interview
Avant même de penser aux questions que l’on pourrait te poser, il est utile de revenir à une interrogation plus simple et plus exigeante :
« Qu’est-ce que je veux que l’on retienne ? »
Non pas tout ce que tu pourrais dire, mais l’essentiel. Accepter de limiter ton discours ne signifie pas le simplifier à l’excès. Cela permet de le rendre plus précis.
Trois points peuvent suffire.
1. Le sujet du spectacle
C’est le point d’entrée. Celui qui permet, en quelques secondes, de comprendre de quoi il est réellement question.
Une phrase simple peut commencer ainsi :
« C’est une histoire sur… »
Elle n’a pas besoin d’être brillante, surprenante ou particulièrement originale. Elle doit surtout être juste.
Cette phrase agit comme un repère : elle fixe le cadre et donne une direction. Si elle est claire, tout peut se construire à partir d’elle. Si elle ne l’est pas, le reste risque de se brouiller.
Cette simplicité constitue en réalité l’une des exigences les plus fortes.
2. Ce qui rend le spectacle unique
Vient ensuite ce qui donne au spectacle sa forme propre et le distingue des autres.
Une phrase peut suffire :
« Ce qui est particulier, c’est… »
Il peut s’agir d’un dispositif, d’un lieu, d’une manière de faire, d’un point de vue ou d’une contrainte particulière.
Ce n’est pas nécessairement spectaculaire ou exceptionnel. Ce qui compte, c’est que ce soit identifiable.
Une singularité, même simple, agit comme un point d’accroche. Elle permet de comprendre, de mémoriser et surtout de raconter.
C’est souvent à partir de cette phrase que l’article peut prendre forme.
3. À qui le spectacle s’adresse
Enfin, il faut ouvrir le cercle et dire à qui ce spectacle s’adresse réellement.
Une phrase simple peut là encore suffire :
« C’est pour… »
Elle ne cherche pas à enfermer le spectacle dans une catégorie ni à réduire son propos. Elle offre simplement un point d’appui à celui qui écoute, pour qu’il puisse presque instinctivement se situer.
Car un spectacle n’existe pleinement que dans la relation qu’il crée.
Comment répondre clairement pendant une interview
Répondre simplement ne signifie pas appauvrir ce que tu as à dire. C’est au contraire un travail exigeant, qui consiste à aller au plus juste pour faire apparaître ce qui compte.
Faire des phrases courtes
Face à une question, la tentation est grande de vouloir expliquer, nuancer et développer, comme on le ferait dans une conversation longue ou dans un texte écrit.
On commence ainsi : « Alors, en fait, c’est un projet qui s’inscrit dans une réflexion globale… »
Très vite, la phrase s’étire, se complexifie et finit parfois par perdre sa force.
À l’inverse, une phrase courte pose immédiatement un point clair :
« C’est un spectacle sur la mémoire. »
Elle ne cherche pas à tout dire. Elle donne un repère.
Et c’est précisément ce qui peut lui donner sa force.
Utiliser des images
Dans une interview, les mots ne sont pas seulement faits pour être compris. Ils peuvent aussi être faits pour être vus.
Ce que retient un journaliste — et, au-delà de lui, celui qui lira ou écoutera — ce ne sont pas uniquement des idées, mais souvent des images.
Une phrase peut alors s’ouvrir comme une vision :
« C’est comme ouvrir une boîte à souvenirs sur scène. »
Quelque chose se passe immédiatement. On ne réfléchit plus seulement à ce que cela signifie : on le voit.
Utiliser une image ne consiste pas à embellir artificiellement son discours. C’est une manière directe de rendre une idée accessible et mémorable.
Dans une interview, une image juste peut parfois être plus forte qu’une longue explication.
Répondre… puis s’arrêter
C’est sans doute l’un des gestes les plus difficiles à apprendre.
Nous avons naturellement tendance à compléter, préciser et ajouter encore un élément. Ce qui, quelques secondes plus tôt, tenait en une idée claire finit alors par s’étirer et se disperser.
Une réponse efficace n’est pas forcément longue. Elle peut tenir en une seule idée, une phrase qui porte, puis un arrêt.
Savoir s’arrêter, c’est donner à ce qui vient d’être dit une chance d’exister pleinement.
Les pièges classiques d’une interview
Certains écueils reviennent régulièrement dans l’exercice de l’interview. Ils sont parfois presque invisibles sur le moment, mais ils éloignent progressivement le propos de ce qu’il devrait rester : clair, lisible et mémorable.
Vouloir tout expliquer
Par souci de précision, de fidélité au travail ou simplement par peur d’être mal compris, on détaille, on développe et on ajoute des couches successives d’explication.
Mais à mesure que l’on développe, le message peut devenir plus difficile à saisir.
Ce qui est trop complet devient parfois difficile à retenir.
Utiliser trop de langage technique
Les mots que l’on utilise entre professionnels, dans les dossiers ou les échanges internes, apparaissent naturellement dans la parole.
Mais face à un journaliste, et surtout face au public final, ils peuvent créer une distance.
Le vocabulaire technique peut donner une impression de précision tout en ralentissant la compréhension immédiate.
Se perdre dans les détails
Un élément en appelle un autre, une anecdote entraîne une seconde et bientôt la réponse devient un chemin dont on ne distingue plus vraiment la direction.
Ce qui devait éclairer finit alors par détourner l’attention.
Répondre à côté
Ce n’est pas nécessairement un manque d’attention. Il arrive simplement que l’on utilise la question comme point de départ vers ce que l’on avait envie de dire, plutôt que comme une direction à suivre.
Le propos déborde alors du cadre et perd en justesse.
Le message ne disparaît pas parce qu’il manque d’intérêt, mais parce qu’il n’a pas trouvé une forme suffisamment simple pour être entendu, retenu et transmis.
Ne pas jouer l’interview, mais l’incarner
Il existe dans l’exercice de l’interview une tension subtile entre deux écueils opposés : celui de la performance et celui de la distance.
D’un côté, la tentation de « jouer » son discours, de se mettre en scène et de vouloir convaincre par l’énergie, le ton ou une intensité proche de celle du plateau.
De l’autre, le risque inverse : se retirer, se réfugier dans une explication neutre, maîtrisée et presque désincarnée.
Or une interview n’est ni une performance ni une explication froide.
Il s’agit plutôt d’une parole habitée.
Tu peux rester toi-même, sans masque, sans surjeu et sans volonté excessive de produire un effet. Parler simplement et laisser apparaître quelque chose de ton rapport au travail.
Ce qui touche dans une interview ne tient pas uniquement à ce qui est dit, mais aussi à la manière dont cela est porté.
La justesse ne se fabrique pas, mais elle peut être préparée.
Penser au public final, pas seulement au journaliste
C’est un déplacement essentiel, mais souvent oublié dans l’instant de l’interview.
Face au journaliste, la tentation est naturelle : répondre uniquement à celui qui pose la question, comme si l’échange se limitait à cette relation immédiate.
Pourtant, ce n’est pas seulement à lui que tu parles.
Tu parles aussi à quelqu’un qui n’est pas là : le lecteur, l’auditeur ou le spectateur qui découvrira tes mots plus tard.
Cette personne ne connaît peut-être rien de ton travail. Elle arrive sans contexte, sans préparation, avec une attention parfois brève ou distraite.
Dans une interview, ce n’est donc pas nécessairement celui qui parle le plus longuement de son travail qui sera le mieux compris.
C’est celui qui parvient à être compris par quelqu’un qui ne sait encore rien de son projet et qui décide, en quelques secondes, s’il a envie d’en savoir davantage.
Réussir une interview, c’est choisir ce que l’on veut laisser
Répondre à une interview ne consiste pas à déployer tout ce que tu sais ni à restituer l’ensemble de ton travail dans sa complexité, comme si chaque mot devait en porter la totalité.
C’est un geste plus exigeant : choisir ce que l’on veut transmettre à celui qui recevra ces mots, souvent brièvement et parfois distraitement.
Dire ce qui compte suppose de le dire clairement, sans détour inutile, avec une forme qui facilite la compréhension.
Cela suppose aussi de le dire simplement. Non pas en simplifiant le fond, mais en retirant ce qui encombre et empêche l’idée d’apparaître avec netteté.
Et, au-delà de tout, il faut essayer de le dire de manière mémorable : laisser une phrase, une image, quelque chose qui demeure une fois l’entretien terminé, le texte refermé ou l’écoute achevée.
Parce qu’au fond, ce n’est pas seulement ce que tu dis qui compte. C’est ce que l’on retient.